Actualités

Dr Oluyemisi Oloruntuyi

MSC Head of Global Accessibility

Pêche durable : les femmes, moteurs de la transition dans les pays du Sud

mars 8, 2021

L’ONG Marine Stewardship Council réfléchit au pouvoir de chacun pour endiguer la surpêche dans les pays en voie de développement. Dans ces pays où l’écart de genre est flagrant, l’organisation a identifié les femmes comme des agentes essentielles de changement, nous dit dans cette tribune Yemi Oloruntuyi, la responsable du MSC pour ces pays. 

Le chiffre parle de lui-même : un travailleur sur deux dans l’industrie des produits de la mer est une femme1. Cette donnée impose de remettre sur la table ce sujet longtemps mis de côté : quel rôle pour les femmes dans l’économie de la pêche ? En cause : le maintien du plafond de verre. Les hommes occupent encore majoritairement les postes décisionnaires et sont plus reconnus que les femmes pour leurs actions. La collaboration multi-acteurs est donc un point d’étape dans la mise en œuvre d’une économie durable. 

Un virage comme celui-ci ne peut se prendre qu’en mobilisant plus de 50 % de l’humanité. Signe de la gravité de la situation, l’ONU précise que plus d’un tiers des populations de poissons dans le monde sont aujourd’hui surexploitées. Dans les pays en voie de développement, c’est un désastre pour l’environnement et la croissance économique. Si l’espoir demeure, il passe par la capacité à reconnaître collectivement que sans la contribution de chacun dans ce combat, nous ne bâtirons pas un avenir prospère pour les prochaines générations. Surtout quand on sait que 16 millions de tonnes de ressources sauvages sont perdues chaque année faute de mise en œuvre d’un modèle de pêche durable. 

Le combat s’accélère 

La bonne nouvelle, c’est que la prise de conscience est en marche. La dernière décennie a permis une meilleure compréhension des enjeux de diversité, et de l’importance de l’égalité entre hommes et femmes dans le secteur de la pêche. L’Organisation Internationale des Femmes dans l’Industrie des Produits de la Mer (WSI), soutenue par notre ONG, a rejoint le mouvement initié par d’autres instituts comme le World Fish Center en Malaisie, qui place la question de l’égalité au cœur de ses recherches. La lutte pour l’émancipation des femmes est désormais inscrite dans les Objectifs de Développement Durable de l’ONU. Aujourd’hui, la sensibilisation à l’importance de la participation des femmes dans la mise en œuvre des politiques et des pratiques écologiques est sur toutes les lèvres… ou presque. Le changement est en cours, mais il pourrait être plus rapide encore. Il faut agir davantage et vite, structurellement. 

 

Le « pouvoir invisible » des femmes dans l’économie de la pêche 

Il s’agit de reconnaître que les femmes ont un rôle aussi important que les hommes dans la durabilité de l’économie d’un pays. Dans le secteur de la pêche, elles tirent notamment leur épingle du jeu sur le continent asiatique. Là où la filière dénombre 30 millions d’emplois2 – soit la région du monde où le secteur crée le plus de métiers – les États bénéficient de l’engagement des femmes pour mettre en oeuvre une pêche durable. L’objectif : consolider les économies locales qui reposent sur les ressources des océans. Au Bangladesh, au Cambodge, au Sri Lanka ou en Indonésie, la dépendance au poisson pour se nourrir est supérieure à 50 %3. Un constat particulièrement préoccupant pour les femmes. Car si les ressources s’épuisent, la sécurité alimentaire de leurs familles sera ébranlée.

 

Nous n’en sommes pas encore là, mais la surexploitation ne met pas les femmes à l’abri du risque de pénurie alimentaire. En Indonésie, par exemple, le crabe bleu nageur assure la subsistance d’au moins 185 000 femmes4. Pour maintenir cette ressource, il faut travailler dès maintenant à insuffler des méthodes durables à l’intérieur du système. À cet égard, Fish For Good Indonesia est une initiative lancée en 2017 par l’organisation internationale MSC, et soutenue par le Ministère des Affaires Maritimes indonésien, des scientifiques, des organisations et des acteurs du marché. Elle vise à aider les communautés en Indonésie à s’enrichir grâce à la pêche durable. 

Lorsqu’il faut collaborer, s’engager et aboutir à des résultats transformateurs pour leur bien-être social, les femmes sont au front. Leur mobilisation à nos côtés est précieuse pour l’avenir. Et valorisante, parce qu’elle les élève au rang d’agentes de développement socio-économique et de changement pour leurs communautés. En effet, les femmes agissent sur toute la chaîne de la pêche durable : en mer, dans la gestion des pratiques de pêche, dans la transformation et commercialisation des ressources. 

Côté métiers, elles sont actives dans la récolte des captures, la fabrication et réparation des engins de pêche, la surveillance de la pêche en tant qu’observatrices à bord des bateaux, la règlementation de la pêche, ou dans la recherche scientifique. Quand les connaissances manquent, on sensibilise pour encourager l’empowerment grâce à du mentorat et des formations de cinq jours (Capacity-Building Program). Environ 40 % de femmes concernées ont participé aux sessions de sensibilisation au développement durable ces deux dernières années. Un moyen d’accentuer leur expertise et de faciliter leur accès aux métiers qui font bouger les lignes. C’est le cas par exemple des auditrices, qui évaluent la durabilité environnementale des pratiques des pêcheurs. Elles sont de véritables role models. En Inde, des femmes sont déjà qualifiées pour exercer ces métiers depuis 2019. 

Durabilité et égalité pour la gouvernance des océans 

À travers l’emploi, l’effort apporté par les femmes pour la viabilité de l’économie est colossal, mais ressenti comme inégal : leur rôle est encore peu estimé dans les esprits. Pour améliorer leur reconnaissance, l’insertion professionnelle est un grand pas. Mais rien ne sera possible sans d’autres révolutions, à tous les échelons. Dans une situation de transition économique mondiale spectaculaire, c’est maintenant que tout se joue. Il faudra une nouvelle culture, une forte solidarité, et réinventer des procédures. Poser les bases de la réflexion pour la construction d’un paradigme nouveau où les hommes et les femmes sont sur un pied d’égalité, où la notion de « pouvoir » s’applique à toutes et tous, où la compétition fait place à la coopération… jusque dans la gouvernance des océans. Car dans les discussions sur des politiques durables, la diversité des acteurs et des actrices apporte plus d’innovations, de savoir-faire et d’énergies. Sans cet investissement, l’intelligence collective ne se déploiera pas à la table des négociations. Or, l’océan en tant que bien commun de l’humanité est l’affaire de tous, qu’on le veuille ou non ; son avenir repose sur un leadership partagé. 

Publié le 8 mars 2021 sur Usbek & Rica 

  • '{{item.Image.Title}}', {{item.Image.Artist}}, {{item.Image.Description}}